Une lecture de « Territoire de fièvre »

Une lecture de « Territoire de fièvre »

 

Roman publié dans la collection Anticipation au Fleuve Noir n° 1251, septembre 1983, 183 p.

 

Présentation

 

Il existe un animal géant de la taille d’une petite planète. C’est une bête roulée en boule secrétant sa propre atmosphère et semblable à un corps céleste. En état d’hibernation elle parcourt les espaces interstellaires. Protégée par l’énormité de sa masse, ni le froid ni les rayons mortels ne l’atteignent.

 

Une équipe de scientifiques entreprend d’explorer le colosse qui est un défi aux lois de la nature.  Ils veulent le cartographier et en comprendre la biologie. Très vite la mission rencontre des problèmes.  Toutes les réserves de nourriture ont été absorbées par la peau de l’animal et il n’y a pas moyen d’en acheminer de nouvelles avant plusieurs mois. La seule solution pour survivre est de se nourrir en prélevant la viande de la planète. Les chercheurs se sont répartis en petits groupes dans des secteurs différents. Or la chair de la bête a un pouvoir mutagène qui varie selon les endroits. Des savants voient une partie de leur anatomie rajeunir : le visage et le torse deviennent ceux d’un enfant tandis qu’à partir de la taille toute la peau se dessèche pour muter en celle d’un vieillard.  Plus grave encore, les comportements eux aussi deviennent inquiétants et les hommes régressent rapidement jusqu’au tribalisme. Deux courants principaux se dessinent et se combattent.  Il y a d’abord ceux qui veulent prendre la défense de l’organisme titanesque,  ce sont les « les Assimilés » ; ils se considèrent comme des leucocytes qui doivent le protéger par tous les moyens. Leurs ennemis sont « les Liquidateurs » appelés aussi « Etrangers » qui cherchent tout au contraire à détruire l’astéroïde vivant. Une guerre sans merci les oppose tandis que le territoire qu’ils se disputent commence à mourir. 

 

Critique

 

Cinquième roman de Serge Brussolo dans la collection Anticipation, Territoire de fièvre présente des relations étroites avec le livre Sommeil de sang (1) paru dix-huit mois auparavant.  Dans Sommeil de sang toute l’économie d’une planète est déterminée par des animaux-montagnes qui sont exploités par différents peuples. On apprendra au début de  Territoire de fièvre (p.13) qu’ils sont tous morts et que même la planète Almoha qui les abritait a été détruite. Territoire de fièvre présente un animal encore plus gigantesque puisqu’il est lui-même une planète.  La description qui en est faite ressemble très fort à celle que l’on trouve dans Sommeil de sang au début du livre, mais les dimensions des animaux-montagnes y sont colossales alors que dans Territoire de fièvre, elles sont tout simplement démentielles.  Brussolo reviendra au thème de la planète vivante dans Capitaine Suicide (2) qui présente un astre habité par une bête démesurée.  Ce sera aussi le cas dans la trilogie Les brigades du chaos (3) ;un certain professeur Mikofsky y explique que la Terre serait le crâne d’un dieu assassiné en des temps immémoriaux, un dieu qui ne demanderait qu’à revenir à la vie.

 

Territoire de fièvre exprime la fascination de l’auteur pour la physiologie.  Il y décrit avec un luxe de détails toutes les propriétés du corps céleste vivant qui forme l’entièreté du décor. L’air sent le suint, la surface est rose, grasse et chaude. Les poils semblent être des forêts de roseaux. Ce sont des fleuves de sueur qui envahissent la peau lorsque les fièvres s’installent. L’acide urique prend à la gorge comme des bombes lacrymogènes et un ulcère possède l’aspect d’un volcan dont les émanations sont des sucs gastriques. Le fonctionnement organique du gigantesque animal occupe la place importante du roman et l’intrigue s’y trouve comme calquée. Au début la planète vivante a essayé d’assimiler les hommes qui sont venus à elle, mais il y a eu trop de résistance de leur part et les mutations n’ont pas été assez rapides. L’organisme se sabordera et se laissera mourir.  

 

Après avoir utilisé une héroïne nommée Elsy dans Le puzzle de chair (4) et Lise dans Les semeurs d’abîmes (5), Brussolo propose de suivre les déambulations de Liza dans Territoire de fièvre. Docteur en zoologie, âgée de vingt-neuf ans, elle est chargée de récolter les premiers résultats de la mission scientifique.  Elle s’apercevra très rapidement que la prospection scientifique s’avère être un échec complet et elle luttera alors tout simplement pour sa survie jusqu’à la fin du livre.

 

On retrouve dans ce roman le professeur Mikofsky qui était apparu dans le livre précédent Les semeurs d’abîmes. Il y était un ethnologue spécialiste du virus migratoire. Ici c’est lui qui dirige l’équipe des scientifiques de l’Université de Santa-Catala chargée d’explorer l’animal-planète. L’échec de sa mission lui fera connaître un sort peu enviable dans le roman suivant Les lutteurs immobiles (6). Il y deviendra cobaye dans le cadre d’un programme de lutte contre le gaspillage. On y couple des personnes avec des objets afin qu’ils vivent en symbiose.  Mikofsky y sera croisé avec une bibliothèque.

 

Une fois encore Serge Brussolo revient dans Territoire de fièvre sur le thème de la mutation. Les hommes pour s’adapter à un nouvel environnement hostile doivent muter. Ici ils n’en auront pas le temps. Le monstrueux animal auquel ils auront tenté de se mêler les entraînera dans son suicide. Les mutants que l’on trouve dans son livre précédent Les semeurs d’abîmes ne sont pas non plus très chanceux. Un savant avait voulu y faire fraterniser les différentes races humaines en créant des hybrides réunissant chacune d’entre elles. Comme ces nouvelles créatures ont été persécutées, elles ont commencé à secréter un mucus urticant et acide censé éloigner ceux qui voulaient s’en approcher. Les mutants seront finalement parqués dans une réserve naturelle dans laquelle ils contracteront un virus migratoire les forçant à une marche menant vers rien.  Il n’est pas bon d’être un mutant dans les livres de Brussolo. 

 

Fabrice Ribeiro de campos, 28-01-2002

 

(1)   Sommeil de sang, Roman paru dans la collection Présence du Futur n° 334, 217 p., Denoël, février 1982. Voir à ce propos ma critique parue sur ce site.   

(2)   Capitaine Suicide, Roman paru dans la collection Anticipation n° 1894 au Fleuve Noir, décembre 1992. Voir présentation et critique de ce roman sur ce même site.

(3)   Les brigades du chaos, trilogie parue au Fleuve Noir dans la collection Anticipation n° 1962 et 1970 et le dernier volume toujours au Fleuve Noir dans la collection S.F. Métal n°5.  Voir présentation et critique de ce roman sur ce même site.

(4)   Le puzzle de chair, roman publié dans la collection Anticipation au Fleuve Noir n° 1225, mars 1983, 188 p. Réédité chez Gérard de Villiers, collection Les introuvables de Serge Brussolo n° 3, décembre 1992, 188 p. Voir la critique parue sur ce site.

(5)   Les semeurs d’abîmes, roman publié dans la collection Anticipation au Fleuve Noir n° 1244, juillet 1983. Prix Apollo 1984.  Réédité dans la même collection en avril 1994. Voir une critique complète de ce roman parue sur ce site.

(6)   Les lutteurs immobiles, Roman publié dans la collection Anticipation au Fleuve Noir n°1257, novembre 1983. Voir présentation et critique de ce roman sur ce même site.