Une lecture de «Les fœtus d’acier »

Une lecture de Les fœtus d’acier  - (Les soldats de goudron, tome 1) – La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond.

 

Roman paru au Fleuve Noir, collection Anticipation, n° 1330, juillet 1984, 215 p.  Réédité en août 1994 dans la même collection.  Il est reparu considérablement modifié et augmenté sous le titre La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond aux Éditions du Masque en mars 2004, 337 p. Reparution dans la collection Livre de poche Thriller n° 37124, janvier 2006, 286 p.

 

Présentation

 

Le fleuve qui traverse la ville d’Almoha a submergé le réseau métropolitain. Sans que l’on sache exactement pourquoi, les digues ont cédé et les tunnels ont été complètement inondés. On dénombre environ vingt-cinq mille disparus. Peu de temps après, une commission d’enquête est créée. Selon son rapport, la catastrophe a été provoquée par un affaissement de terrain. Cette version ne convainc pas tout le monde et la rumeur se propage : on parle d’un lieu de stockage militaire jouxtant le métro. A la suite d’une fausse manœuvre, des missiles à gaz neurotoxiques auraient explosé. Une immense brèche a permis alors aux flots de tout envahir.

 

Deux ans ont passé et rien n’a été fait pour assécher le labyrinthe de couloirs immergés. Les entrées des stations ont été condamnées et le maire refuse que l’on remonte les restes de ceux qui ont péri : ce serait des enterrements à répétition qui ne feraient que démoraliser la population. Mieux vaut que les choses restent en l’état.  Malgré tout,  afin de calmer les familles des victimes, les autorités ont entrepris de recenser les trépassés. Des équipes de scaphandriers arpentent les voies souterraines à la recherche des disparus. Ils fouillent les rames et découvrent des cadavres momifiés dont ils retirent les pièces d’identité. Le séjour dans l’eau boueuse les a curieusement préservés de la décomposition rapide. On prétend même que leur peau transformée présente des qualités exceptionnelles pour le tannage. Des commandos clandestins entreprennent de les ramener à la surface pour alimenter le commerce de maroquinerie. Plus incroyable encore, contre toute attente, des survivants au désastre de l’inondation ont formé sous terre de petites sociétés dans des poches d’air préservé. La plupart d’entre eux ont régressé au point de se comporter comme des animaux.  Les politiques veulent éviter un scandale en les ramenant à la surface. Les mutants se sont adaptés à leur nouvel environnement et ceux qui font le recensement des morts se chargent aussi de leur apporter des provisions afin qu’ils ne meurent pas de faim.

 

 

Critique

 

Dixième roman paru au Fleuve Noir, dans la collection Anticipation, Les fœtus d’acier est le premier tome d’un cycle de trois intitulé Les soldats de goudron. Ce titre générique du cycle  qualifie une unité de police légendaire. Leurs membres sont des soldats d’élite dont les exploits deviennent rapidement des mythes. D’une manière ou d’une autre, les soldats de goudron interviennent dans cette trilogie, mais les trois romans peuvent être lus indépendamment les uns des autres et c’est peut-être de manière artificielle qu’ils ont été regroupés. Les soldats de goudron est le premier cycle de trois romans publié par Serge Brussolo.

 

C’est dans Subway, éléments pour une mythologie du métro (1), une nouvelle publiée quatre ans avant le roman qui nous occupe que l’on trouve des éléments qui seront développés dans Les fœtus d’acier.  Subway parle de « …vestiges d’anciennes stations submergées où dorment à jamais des épaves de wagons engloutis, cercueils collectifs et peinturlurés de première et deuxième classe » (2). Lise, le personnage principal de Les fœtus d’acier, explorera les décombres de ces mêmes wagons engloutis. 

 

Une des forces des romans de Serge Brussolo est de capter l’attention du lecteur dès les premières pages. Le but recherché est bien entendu de le forcer à ne pas lâcher le livre. Si pour une raison ou une autre,  la lecture est interrompue avant le dénouement final, il faudra y revenir d’une manière ou d’une autre. Les fœtus d’acier respecte pleinement cette ambition. Deux éléments attirent d’emblée l’attention du lecteur dès les premiers paragraphes. Le premier est la description que l’auteur fait d’un pont surplombant une baraque isolée. Sur le pont passe une  bretelle d’autoroute au trafic rapide et régulier. Les trépidations et les bruits sont incessants. Ce décor étrange, invivable et plausible provoque l’étonnement. Le deuxième élément a trait à l’habitante de cette bicoque. De temps en temps des accidents se produisent et des bagnoles roulant trop vite enjambent la rampe pour finir leur course non loin du jardin attenant à la maison. C’est un véritable cimetière de ferrailles qui entoure l’habitation. La nuit lorsqu’une voiture tombe, Lise est réveillée par le fracas du choc, puis elle attend que le réservoir explose avant de se rendormir tranquillement. Cette absence de réaction de la part du personnage est très inquiétante : une héroïne positive ne réagirait pas comme cela. Elle viendrait sans doute en aide aux accidentés. Et le lecteur cherche peut-être à savoir pourquoi Lise est à ce point indifférente.  Voilà grâce à ces deux éléments décalés - par rapport à une certaine normalité -  les fœtus d’acier présente un excellent début accrocheur.

 

L’histoire se déroule environ deux ans après la catastrophe qui a submergé le métro en 2025. Il ne fait pas bon vivre dans la ville d’Almoha. Des robots ont remplacé les policiers pour assurer le maintien de l’ordre         . Grâce à une méthode de détection des ondes encéphaliques, les délinquants sont repérés avant même d’avoir perpétré leurs forfaits et des machines robotisées qui ressemblent à des forteresses ambulantes sont chargées d’arrêter les hors-la-loi. Cela n’empêche aucunement les actes de vandalisme perpétrés gratuitement dans une société où tout se veut normalisé. Les anciens policiers sont devenus des laissés-pour-compte du système et la plupart d’entre eux ont dû se reconvertir dans des emplois subalternes. Serge Brussolo reprendra cette idée en la développant dans le roman Opération « serrures carnivores » (3). On y trouvera aussi des chars très semblables à ceux des fœtus d’acier et qui sont appelés Unités de Justice autonome. Contrairement à leurs frères jumeaux des fœtus d’acier, ils sont non seulement chargés d’arrêter les délinquants, mais de les emprisonner dans leur habitacle et  de les juger séance tenante. Le robot est tapissé de résistances électriques et selon la gravité du délit, l’on peut être condamné à des brûlures du premier, second, troisième degré et parfois même jusqu’à la carbonisation complète. Ce type de punition n’est pas prévu dans Les fœtus d’acier  qui se révèle à cet égard moins sadique que Opération « serrures carnivores ». 

 

Au niveau politique, le maire de la ville et le juge chargé du recensement des disparus de la catastrophe se livrent une guerre sans merci. Le juge cherche à trouver des preuves de la présence d’un stock de gaz neurotoxiques entreposés dans le métro et le maire essaie par tous les moyens de l’en empêcher. Lise prend parti pour la cause du juge et affronte les hommes  du maire à plusieurs reprises. Cette intrigue politique qui oppose deux factions pour le contrôle de la ville est assez convenue, plutôt faible et sans grande surprise. Ce n’est pas ce que l’on retiendra dans le roman. Outre cet aspect, le lecteur pourra trouver étonnant que l’histoire soit toujours narrée à partir du point de vue de Lise. Bien que ce soit aux hommes de la mairie que Lise a maille à partir, l’auteur ne développe jamais la réalité du côté de la mairie. Le roman est linéaire et suit constamment la même héroïne dans ses déambulations.

  

Lise Sarella est le personnage principal de Les fœtus d’acier. C’est une jeune femme au  corps musculeux et au visage volontaire. Elle a fait partie d’une troupe de policiers d’élite Les soldats de goudron. A la suite de « bavures sanglantes », cette unité a été dissoute et ses agents placés dans d’autres services. Lise est affectée à un bataillon scaphandrier en charge de la surveillance du métro englouti. Son maigre salaire ne lui permet pas d’habiter autre chose qu’une misérable bicoque située sous une bretelle d’autoroute. Elle est souvent victime d’accidents de décompression et son épiderme est gonflé de plaques rouges. Sa vie privée est un désert car son physique androgyne ne lui attire que des hommes aux tendances homosexuelles. C’est un personnage frustré qui enrage de ne servir qu’au recensement de cadavres momifiés dans le métro. Avant de vivre ce qu’elle considère comme une déchéance sociale, Lise était fière de porter l’uniforme d’une troupe d’élite. A présent, pour son nouveau travail elle porte un scaphandre que l’on appelle par dérision « fœtus d’acier ». C’est à cela que Lise et ses collègues ressemblent, engoncés dans leur armure molle de caoutchouc, chaussant du plomb et casqués de cuivre. Avant d’en être réduite à arpenter les voies inondées du métropolitain, elle pouvait arborer une arme de service. Désormais toute arme lui est interdite à l’exception d’un pistolet qui tire des balles à blanc. Comme si cette dernière frustration ne suffisait pas et pour couronner le tout, sa propre automobile est programmée pour qu’elle ne puisse pas dépasser la vitesse d’un tracteur.  Il semble que sa vie soit devenue une perpétuelle humiliation par rapport à ses anciennes responsabilités.  On comprend qu’elle s’empresse d’accepter une proposition faite par le parti du juge afin d’enquêter sur l’éventuelle présence de gaz neurotoxiques dans le métro.  Lise a  ainsi l’impression d’être utile et de valoir un peu plus qu’un « fœtus d’acier ». Il y a en elle le même type de frustration que l’on trouvera chez le héros principal du roman Opération « serrures carnivores ».  Mathias Fanning, ancien lieutenant de police, faisait aussi partie comme Lise des soldats de goudron. Il est devenu un simple guetteur travaillant pour les robots chargés d’arrêter et de juger les délinquants. Mathias enrage comme Lise d’avoir rétrogradé socialement. Dans les deux romans, les policiers ne sont plus armés et jouent simplement un rôle d’indicateurs pour les machines. Lise en arrive à éprouver de la fascination pour les délinquants et vient en aide à une jeune fille Victoria qui n’a d’autre passion que les actes de vandalisme.  

 

Plutôt que l’intrigue politique assez sommaire et sans grand intérêt, on retiendra du roman la description de la microsociété des mutants réfugiés dans certaines des poches d’air du métro.  Au début du livre, Lise n’a pas de contact direct avec eux. Elle et ses collègues scaphandriers sont chargés de leur laisser des colis composés de vêtements, savons, médicaments et nourriture aux endroits où ils ont été repérés. Les mutants ne s’emparent que de la nourriture comme si les médicaments, savons et vêtements leur étaient devenus superflus. Il n’existe que cette forme de relation à distance entre les membres du bataillon scaphandrier et les rescapés de la catastrophe du métropolitain. Selon David, un collègue de Lise, certains des rescapés se sont mis à adorer un distributeur de chewing-gum comme si c’était là un dieu. Les politiques ne veulent pas que les mutants soient ramenés à la surface car la plupart d’entre eux ont régressé au point de se comporter comme des animaux. On les laisse donc végéter dans le métro et c’est in fine une sorte de « réserve animale » qui a été constituée. On trouve là un thème souvent exploité par Serge Brussolo dès sa nouvelle Visite guidée (4). Cette dernière décrit le parc d’Almoha, réserve naturelle d’hommes mutants. Leurs crânes présentent des déformations qui leur font adopter des rites et des comportements difficilement compréhensibles.  Un ethnologue est chargé de les étudier, puis de sélectionner les spécimens les plus pittoresques afin d’amuser les touristes. Le roman Les semeurs d’abîmes (5) présente un autre genre de « réserve humaine » beaucoup plus inquiétante. Les spécimens humains qui y sont enfermés secrètent par leur peau un mucus urticant et acide.  Si par malheur quelqu’un entre en contact avec cette sécrétion,  les brûlures qui en résultent sont souvent mortelles.  Deux ans après Les fœtus d’acier, Serge Brussolo publiera le roman Danger, Parking miné ! (6)  dans lequel on trouve un « parc ethnologique d’État ».  Deux tribus y vivent et s’y opposent : «les anonymes » et « les sentinelles ». Des militaires sont les gardiens de ce zoo humain.

 

Dans Les fœtus d’acier, ce n’est qu’à la fin du roman que Lise entre réellement en contact avec les mutants du métro (p.169).  Elle plonge dans le réseau métropolitain afin de trouver les preuves d’armes chimiques qui permettront au juge de provoquer un scandale. Lise est alors prise dans un filet de pêche tendu par des mutants qui croient d’abord qu’elle n’est qu’un grand poisson. Une fois son premier étonnement passé, Lise partagera le quotidien de ceux qui se sont adaptés à la vie sous terre. C’est à cet endroit du récit que le talent de Serge Brussolo apparaît le plus clairement. En effet, l’auteur excelle dans la peinture de petites sociétés vivant en autarcie et générant leur propre folie. Les fœtus d’acier en est une nouvelle preuve. Un groupe de survivants du métro s’est réfugié dans une station près d’une pompe à oxygène qui fonctionne par intermittence. L’air est le plus souvent irrespirable Tous sont amnésiques et leur cerveau semble fonctionner au ralenti la plupart du temps.  Il existe des zones délimitées avec une forte concentration d’oxygène et d’autres qui en possèdent beaucoup moins. Les hommes socialement les plus importants possèdent un territoire dans une zone de bonne respiration, les autres dans une zone à l’air pourri et altéré.  La personne chargée de l’entretien de la pompe est devenue Le grand prêtre de la pompe. Le chef du groupe s’appelle première classe. Tous se nourrissent de poisson pêché dans les couloirs immergés.  Lise est prise de maux de tête et se laisse aller à un engourdissement proche d’un état végétatif. Elle se rend compte que l’air est corrompu et finit par découvrir par hasard la cache où se trouve une réserve de bonbonnes chargées de gaz neurotoxiques. Bientôt ses moyens intellectuels fléchissent de manière importante. Elle n’arrive  plus à réfléchir et ne sait même plus depuis quand elle a rejoint les mutants.  Lorsque la pompe produit trop d’oxygène, la petite société se transforme complètement. Tous ses membres s’agitent et se mettent à courir en criant : « Marathon ! Marathon ! ». Cela se termine dans l’ivresse d’une partouze générale.

 

Tout au long du roman, le corps de Lise subit un grand nombre de traumatismes. L’auteur ne lui épargne quasiment rien. Avant qu’elle ne soit affectée au bataillon de scaphandriers du métro, elle a dans le passé déjà subi plusieurs passages à tabac. Elle a été violée et sodomisée par une bande de voyous masqués. De par son travail, Lise est souvent victime d’accidents de décompression, son épiderme est gonflé de plaques rouges. Lorsqu’elle inhale pour la première fois les gaz putrides de l’une des poches d’air du métro, cela entraîne des séquelles sévères.  Plusieurs de ses dents plombées explosent dans son palais. Sa langue est lacérée d’esquilles pointues. Elle bave du sang.  Quand elle se réveille après s’être abrutie de sédatifs, c’est pour voir ses bras levés vers le plafond comme s’ils étaient devenus des baudruches. Le gaz accumulé dans son organisme essaie de s’échapper. Elle est obligée de se poignarder violemment les paumes pour évacuer les gaz. Lise est crucifiée.  Plus tard ce sera encore pire. Après que Lise ait passé plusieurs jours parmi les mutants du métro, son cerveau sera irrémédiablement atteint par les émanations toxiques. Elle voudrait qu’on l’appelle « Banquette » ou « Poinçonneuse ». Lise perd la notion du temps et se comporte comme un zombie en somnolant tout le temps. Quand une crise d’euphorie la prend, c’est comme si une mousse de bulles multicolores envahissait son cerveau. Pour traduire sa joie, elle ne sait que crier : « Marathon ! Marathon ! ».  Il n’est pas bon d’être un héros ou une héroïne dans les livres de Brussolo.  

 

Les fœtus d’acier s’achève dans le pessimisme le plus total.  Lise est devenue un légume et sa mission est un échec complet. Bien qu’elle ait trouvé les preuves de la présence d’armes toxiques dans les couloirs du métro, elle ne pourra pas les apporter au juge. Ce dernier a  été assassiné. Par ailleurs le maire a fait dynamiter les stations dans lesquelles les mutants s’étaient réfugiés.  Le crime triomphe, les héros sont annihilés après avoir lutté pour rien ; il n’y a aucun doute : Les fœtus d’acier est bien un livre de Serge Brussolo.

 

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Vingt ans après Les fœtus d’acier, l’auteur a fait paraître une nouvelle version de ce roman sous le titre de La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond.  L’auteur précise (en se trompant sur l’année de la première parution de son roman) dans une note (p. 6) que : « Ce roman est paru en 1982, aux Éditions du Fleuve Noir, sous le titre Les fœtus d’acier dans une version sensiblement écourtée et adaptée aux critères spécifiques d’une collection. La présente édition rétablit le texte dans l’intégralité de sa version originelle et sous le titre initialement choisi par l’auteur. »    

 

Plus longue de cent vingt pages, la nouvelle version diffère aussi de la précédente sur trois points principaux :

 

1)  le cadre du roman tout comme les noms des personnages ne sont pas les mêmes;

2)  les éléments de science-fiction de Les fœtus d’acier ont été supprimés;

3) la quête de l’héroïne concernant les preuves de l’existence des armes chimiques devient secondaire par rapport à sa volonté de retrouver sa sœur disparue dans la catastrophe du métro.

 

1) La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond ne se déroule pas dans la ville d’Almoha, mais dans la ville d’Alzenberg (qui existe en Allemagne) ainsi qu’à Oldenburg pour ce qui concerne les souvenirs d’enfance de l’héroïne.  Les noms des personnages sont différents et germanisés.  Lise Sarella devient Lize Unke, Mac Call est Tropfman, Victoria est transformée en Gudrun Straub etc.

 

2)  La catastrophe dans le métro a eu lieu le 18 avril 2015 et l’histoire se déroule environ trois ans après. Serge Brussolo avait situé la catastrophe en 2025 dans Les fœtus d’acier. Par ailleurs, les robots n’ont pas remplacé les policiers dans La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond. Il n’y est plus question de faire intervenir des machines automatisées chargées d’arrêter les délinquants avant même qu’ils ne commettent leurs délits. Tous les éléments qui donnaient une couleur de science-fiction aux fœtus d’acier ont été gommés. Ces éléments n’étaient pas très nombreux et avaient sans doute permis à l’auteur de faire paraître ce roman dans la collection Anticipation du Fleuve Noir.

 

3) Le changement le plus important concerne la situation familiale  même de Lize Unke. Elle apparaissait comme un personnage sans attache dans Les fœtus d’acier.  Ici elle est complètement obsédée par le sort de sa sœur disparue dans la catastrophe du métro. Si elle finit par accepter la mission de recherche d’armes chimiques, c’est avant tout  pour savoir si sa sœur compte parmi les mutants qui ont survécu dans les poches d’air protégées.  Incapable de faire son travail de deuil, elle suit des séances de psychothérapie qui ne lui servent à rien.  Les entretiens entre Lize et sa psychothérapeute sont des passages très ironiques et rappellent les conversations à vide et dialogues de sourds des psychologues que l’on trouve dans Dernières lueurs avant la nuit (7). Les tourments psychologiques de Lize Unke occupent une bonne part du roman. Son obsession envers sa sœur est telle qu’elle arrivera à la confondre avec la compagne de cette dernière qui a partagé les dernières années de sa vie. Ses parents ne sont pas dans un meilleur état mental : son père est fou à lier et sa mère ne va pas beaucoup mieux. Elle a construit une maquette géante dans son jardin. Constamment inondée, celle-ci représente le métro après la catastrophe. On y distingue un personnage miniature ballotté au fil de l’eau : c’est sa fille disparue.  La maquette a pour titre La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond.  Même si le sort final de Lize Unke est tout aussi cruel que celui de l’héroïne de Les fœtus d’acier, l’auteur ne lui fait pas subir les mêmes tortures. Après avoir inhalé l’atmosphère d’une des poches du métro, elle ne devra pas se poignarder violemment les paumes pour évacuer les gaz délétères comme sa sœur jumelle des fœtus d’acier.  Elle n’a pas non plus un passé de femme violée et sodomisée comme Lise Sarella, en tout cas l’auteur ne le précise pas.

 

Au niveau de la construction du roman, La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond reprend celle de Les fœtus d’acier en l’étoffant de quelques chapitres supplémentaires. Ils concernent d’abord les visites de Lize chez sa psychologue, puis chez l’ancienne compagne de sa sœur et ensuite chez ses parents. Chaque nouveau chapitre est présenté par un intertitre qui en résume l’objet alors que les chapitres étaient simplement numérotés dans Les fœtus d’acier.  Dans plusieurs nouveaux chapitres, Serge Brussolo développe plus avant  (à partir de la page 270) l’univers des mutants réfugiés dans une poche d’air mal ventilée.  On y trouve un nouveau groupe de survivants handicapés dont Lize deviendra la servante. Ce sont des pages hallucinantes à la limite du fantastique et tout aussi fortes que celles concernant la société des mutants  adorateurs de la pompe dans  Les fœtus d’acier.

 

Enfin on retrouve quelques pages (pp.56-61) du roman La colère des ténèbres (8) dans La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond (pp.49-56). Cela concerne des souvenirs d’enfance de Lize à propos de la légende d’une maison hantée par un meurtre ainsi que sa fascination envers un  feuilleton populaire : Le Docteur Squelette.

 

Fabrice Ribeiro de campos  02-01-2004, revu le 18-04-2004

 

(1)   publié dans L’oreille contre les murs, anthologie parue chez Denoël dans la collection Présence du Futur n° 310,  p. 196-212. Octobre 1980.

(2)   Voir la réédition de la nouvelle dans le recueil mange-monde, paru chez Denoël, collection Présence du Futur, n° 543, octobre 1993,  p. 192.  Une présentation et une critique de la nouvelle Subway sont présentes sur ce même site dans la fiche consacrée au recueil  mange-monde.

(3)   Opération « serrures carnivores », roman publié au Fleuve Noir dans la collection Anticipation n° 1537, mars 1987. 185 p. Réédité dans la même collection en octobre 1988 sous le numéro 57 de la collection SF Métal. Grand Prix de la Science-fiction française 1988. Voir présentation et critique de ce roman sur ce même site.

(4)   Visite guidée, nouvelle parue dans le recueil Aussi lourd que le vent paru chez Denoël, collection Présence du Futur, mars 1981. Réédité dans la même collection en septembre 1999. Voir présentation et critique de cette nouvelle sur ce même site au regard du titre du recueil.

(5)   Les semeurs d’abîmes, roman publié dans la collection Anticipation au Fleuve Noir n° 1244, juillet 1983.  Prix Apollo 1984.  Réédité dans la même collection en avril 1994. Une présentation et une critique de ce roman sont parues sur ce même site.

(6)   Danger, Parking miné !, roman paru au Fleuve Noir, collection Anticipation, 181 p., juillet 1986.  Une présentation et une critique de ce roman sont parues sur ce même site.

(7)   Dernières lueurs avant la nuit, roman paru chez Flammarion, avril 2000, 358 p.

(8)   La colère des ténèbres, roman publié chez Fleuve Noir, 215 pages, collection Anticipation n° 1464, juin 1986. Voir résumé et critique parus sur ce même site.