Kââ

Kââ : L’Etranger de Camus, version roman noir.

A l’heure où paraît ce livre, Kââ nous a quittés.
Récemment encore, déjeunant avec un critique spécialisé, j’essayais d’expliquerl’importance capitale et l’originalité de cet auteur dans le panorama du roman policier.
Les sourcils froncés par un douloureux travail de réflexion, mon interlocuteur finit par accoucher d’un : « Oui, je vois, c’est quelqu’un qui écrit à la façon d’Ellroy. »
J’hésitai entre la fureur et l’intense fatigue qui me saisissent immanquablement quand je commets l’erreur d’entamer une discussion avec un « spécialiste ».
Kââ, Pascal Marignac de son vrai nom, écrivait à la manière de Pascal Marignac. Il avait inventé « Ellroy » bien avant que les Français n’entendent prononcer la première syllabe du patronyme de cet auteur américain aujourd’hui vénéré à l’égal d’un dieu… Je serai tenté de dire aujourd’hui que les Français avaient leur « Ellroy » bien à eux, et cela depuis longtemps… mais n’avaient pas daigné s’en apercevoir !
Quoi de plus banal ? Je n’ai pas l’admiration facile. La plupart du temps, les divinités polardeuses vantées dans les gazettes me laissent froid, mais il y a de cela une quinzaine d’années, j’avais été frappée par la puissance glacée, cruelle, de l’écriture de Pascal Marignac, et sa haute tenue littéraire. Parlant de lui à un éditeur, j’avais déclaré : « C’est l’Etranger de Camus, version roman noir… »
Aujourd’hui encore je pense que c’est la meilleure définition qu’on puisse donner de Pascal, qui était, par ailleurs, philosophe de formation.
Pas un philosophe tranquille, loin de là ! Plutôt un critique acerbe et sans illusion de l’Homme et de la société. Aucune baudruche idéologique ne parvenait à le berner. Une sorte de rictus voltairien ne le quittait jamais, et c’est sans doute ce scepticisme décapant qui effrayait les gens de l’édition. Il n’était pas dupe, dans un monde où les faux-semblant, les paillettes et la poudre aux yeux sont monnaie courante.
Mal à l’aise sous son regard, les plumitifs préféraient l’ignorer. On lui en voulait de ne pas jouer le jeu de la brosse à reluire. Cela lui valut d’être tenu à l’écart. A mon arrivée au Masque, une de mes premières initiatives a été d’entreprendre la réédition de son œuvre.
C’était pour moi un coup de cœur de lecteur.
Son œuvre est effrayante. Il ne s’agit pas d’un esprit bon enfant, à la Stephen King, tout en effets spéciaux hollywoodiens, mais d’un effroi glacé, intellectuel, d’un paysage mental condamné au non-ressentir, à l’absence totale de sentiments. Petit Renard, qu’on va lire d’ici quelques pages, en est l’exemple lumineux. Un exemple qui brille avec la puissance d’un scialytique.
Si le personnage d’Hannibal Lecter m’a toujours laissé de glace, parce qu’excessivement chargé (et à mon sens brossé au second degré), celui du Petit Renard m’a profondément mis mal à l’aise.
Quelle désespérance que celle habitant ce tueur étranger à lui-même ! Fantôme errant parmi les vivants. Ce mort-vivant qui sème la mort avec, peut-être, le secret espoir qu’on le tuera un jour pour que tout cela finisse. Tout cela, c’est quoi ? Le désespoir ? Même pas, l’ennui, peut-être, l’ennui métaphysique et la conscience de l’absurdité.
Pascal Marignac nous a quittés. Pour parler le jargon des critiques, je dirai que « le roman noir a perdu son Paul Auster ». Peut-on faire plus bête ?
Je sais que Kââ ne m’en voudra pas, il était, comme moi, sans grande illusion sur l’univers de l’encre et du papier.
Je resterai un de ses fans et je continuerai à relire ses livres avec la même jubilation.
Saisissez aujourd’hui la chance qui vous est offerte, loin des battages médiatiques, découvrez enfin LE meilleur auteur de roman noir de ces vingt dernières années.

(Préface à Petit renard, roman de Kââ paru en septembre 2002, collection Le Masque, n° 2471. Editions du Masque.)